S’effacer devant la vérité

Posté par  admin   à  ,       dimanche, décembre 11, 2016     960 Views     Laisser vos impressions  

 

J’ai grandi en France dans un judaïsme traditionnaliste comme vous le connaissez. Kiddush le vendredi soir, Seder de Pessah’, Kippa à la Synagogue, mouvements de jeunesse de la communauté… Dans ce même sillon, j’ai fondé ma famille. Voilà plusieurs fois que je trouve votre feuillet et le lis avec intérêt. Toutefois, au bout du compte je reste toujours avec le sentiment que ça ne s’adresse pas à quelqu’un comme moi. Cette dynamique de recherche d’Hachem par le renouveau de la volonté, l’usage de la parole, l’aiguisement incessant de l’espoir me semble être adressée à d’autres et si à moi sans doute dans une autre vie. Pour cette vie là, j’ai le sentiment que le sillon de mon enfance dans lequel j’avance n’a pas d’alternative. Le judaïsme pour nous n’est pas une notion dynamique mais un cadre de vie que nous essayons de perpétuer. L’essentiel de notre préoccupation est juste que nos enfants se marient avec des juifs pour que cela continue. Je sais que cette description au regard de la vérité que vous enseignez est bien triste. Je sais que je passe à côté de quelque chose de vrai, vif et lumineux mais c’est comme ça. Je vis la chose comme quelqu’un qui a tourné à gauche et qui seulement après plusieurs jours de route à grande vitesse se rend compte qu’il aurait du continuer tout droit. A peu près. Merci en tous cas pour vos écrits. Ils ont le mérite de me rappeler qu’il existe autre chose que ce que je vis entre mes quatre murs et que le judaïsme dans sa vérité est quelque chose de beaucoup plus plein, prenant, vivant et rempli de sens que celui que je vis.

Réponse

Cher lecteur

Changer est certes un grand cadeau

En effet, je connais le paysage que tu décris dans ses plus petits détails pour y avoir moi-même grandi. Il est vrai que sortir de ce somnolant sillon où l’on vit sans se poser de question demande une grande expression de la miséricorde divine. Le Baal Chem Tov dit une fois que la chose la plus difficile qui soit est d’amener un être doué de libre arbitre à changer. De surcroit lorsque celui-ci est entouré de famille et d’amis, ceux-ci sont autant de barrières à son esprit l’empêchant même de songer à entamer une recherche de sens. Si j’avance, qu’en sera-t-il de ma famille, que penseront mes amis…de sorte que bien souvent l’oiseau s’étouffe encore bien avant d’être sorti de son œuf et de s’être révélé à nos consciences. A ce point que Rabbi Nah’man de Breslev écrit sur le verset « Un était Avraham » qu’uniquement par sa faculté de faire fi de tout le monde Abraham parvint à s’unir à sa mission et qu’il en est ainsi aussi pour chaque juif. Uniquement par la promptitude à faire abstraction de toutes les oppositions de son environnement il est possible de revenir à Hachem. Bien sûr il ne s’agit pas ici de manquer de respect à quiconque où de porter moins d’importance à aider son prochain. Mais il s’agit d’acquérir une ferme indépendance à l’égard de tout ce qui volontairement ou non veut nous freiner dans l’accomplissement du devoir de notre existence. Bref, accéder à une vie juive pleine de vivacité et de sens n’est pas un cadeau parmi d’autres. Il s’agit d’un mérite donné par le Ciel qui n’a pas d’égal ici-bas.

…mais destiné à chacun

Toutefois, quel que soit la profondeur du « sillon » dans lequel tu as choisi d’avancer, à toi de savoir que ce si grand cadeau Hachem n’a pas désespéré de te le donner à toi aussi. La preuve en est qu’à cet instant Il continue de faire battre ton cœur. Il n’a donc pas désespéré de toi ni de partager avec toi le reste de ton chemin ici-bas. Chacun de nous conçoit et comprend que nos actes juifs nous lient à notre Créateur. Chaque mitswa que nous accomplissons est un fil de plus à notre corde. A l’opposé chacun de nos écueils est source pour nous d’une plus grande obscurité, voilant de nos cœurs la présence et la bonté d’Hachem. Toutefois, le Baal Chem Tov et ses élèves ont dévoilé qu’il existe un autre lien entre les âmes juives et Hachem qui lui est au-delà de tout entendement « lémaala mitaam védaat ». Ils dévoilèrent qu’il est un monde dans les mondes les plus hauts de la création où se révèle qu’Hachem porte un amour inconditionné pour chaque juif, quels que soient ses actes. Un lieu où la logique humaine n’arrive pas. Le Baal Chem Tov révéla ainsi que dans le Ciel, une des prières quotidiennes dites dans la plus grande précipitation et sans la moindre concentration donne déjà grande satisfaction et bouleverse à elle seule tous les mondes supérieurs pour le bien. Ainsi aussi, Rabbi Nah’man de Breslev écrit que toute mitswa accomplie par le juif le plus « médiocre » et sans l’intention nécessaire à la mitswa est déjà en elle-même source de grand plaisir en Haut (§139). Plus encore, notre maître enseigne, qu’indépendamment de tout acte, le simple fait d’accepter de se dire « juif » génère déjà une grande fierté auprès d’Hachem (§17). Oui, il existe un amour intrinsèque et absolument inconditionné d’Hachem à notre égard annulant sur son passage les limites les plus tenaces de nos esprits. Ainsi aussi à ton égard, cher lecteur, quelque soit le profond sommeil où tu te trouves et dans lequel tu es peut-être né, pour autant il te revient de savoir que ce sommeil n’est que le tien et que face à toi se trouve toujours Hachem nourrissant à ton égard un amour sans condition. Et si tes mots dégagent un grand désespoir sache là aussi que lui aussi n’est que le tien et qu’Hachem Lui ne s’est pas désespéré de toi et pour cela continue de faire battre ton cœur à cet instant. Et si Hachem a encore espoir en toi, le bon sens oblige à Lui donner raison et à conclure que tu es bien un sujet d’espérance quelques soient les oppositions de ton ressenti.

L’effacement devant la vérité, clé de l’issue de secours

En guise de conclusion, sache que ta sincérité et ta force de reconnaître la vérité même quand tu en es loin, comme ta question en témoigne, sont de redoutables armes spirituelles qui pourront t’amener très loin si tu les utilises à bon escient. Notre maître écrit au neuvième chapitre du Lykutey Moharan (article 3) en ces mots « Par la vérité, Hachem réside chez la personne…et lorsqu’Hachem est avec lui Il l’éclaire pour le sortir de son obscurité… Car Hachem est la vérité dans son essence et l’essentiel de son désir est à la vérité… ». Notre maître t’enjoint dans ces mots de, tout en étant dans ton « sillon », te rappeler de temps à autre de la vérité. Souviens-toi, comme tu le fais dans ta question, que ce judaïsme traditionnaliste grisonnant n’est pas le judaïsme authentique, remémore-toi que tes moments de kippa, ton kiddush (comme ces instants où tu lis des mots de Thora) sont grands, lumineux et source de fierté en-Haut et pas juste des conventions familiales. Fais reconnaître à ton esprit qu’en chaque mitswa il y a de quoi te remplir le cœur bien plus que ton avenir professionnel ou les études de tes enfants. Celles-ci ne sont au bout du compte que de très éphémères considérations devant l’éternité de ton existence et la leur. Un instant de port des Téfilin ou une quelconque bénédiction sont eux des morceaux d’éternité, ils nous accompagneront pour toujours. Toujours! Réalises-tu? Ni 10, ni 100, ni 1000 ans. Toujours! Imaginons-nous trouver sur notre chemin un billet de 200 euros posé à terre. Quelle joie nous envahit! Quel large sourire habille subitement nos lèvres! Quelle chaleur emplit nos cœurs! Alors que chacun sait que dans quelques jours il n’en restera pas un souvenir. A fortiori un million de fois pour la mitswa la plus petite et « insignifiante ». Alors que même tes proches ne t’accompagneront que jusqu’à l’entrée de ta dernière demeure, tes prières, tes Shabbats, tes études, tes gestes juifs les plus simples, tes volontés les plus isolées elles passeront la porte avec toi, main dans la main et ne t’abandonneront sous aucun prétexte. Ainsi qu’un Juste le dit une fois « après la simple lecture d’une petite Michna au matin nous devrions entamer une danse qui ne se finirait que le soir mais que faire s’il y a encore d’autres mitswot à accomplir et que l’on doit interrompre la danse! ». A cela, mon frère, ressemblent des pensées de vérité. A ces moments où tu les médites, où tu penses vrai, le saint Rabbi Nah’man de Breslev dévoile qu’Hachem descend à toi et t’éclaire. A ces moments où tu te dépasses pour attacher ta pensée à la vérité, Hachem Lui-aussi s’attache, purifie, illumine. Lorsqu’une personne est prise de tristesse et qu’elle dit « certes je suis triste mais je sais que je suis dans l’erreur » elle enclenche un processus, par cette seule reconnaissance les choses commencent à bouger même si elle ne le voit pas encore. Ces moments de vérité ajoutés les uns aux autres ouvriront avec le temps et naturellement le chemin de sortie de ce boueux « sillon » qui ne nous laisse pas bouger et nous meneront en douceur sur le chemin du Roi. Juste un petit peu de patience et de persévérance. C’est là l’enseignement des Justes, la vérité qu’ils ont atteinte par leur travail sans fin sur eux-mêmes et qu’ils veulent donner en cadeau à tout celui qui veut bien la prendre.

Il y a encore beaucoup à dire en réponse à tes courageux mots, en particulier sur l’allumage des bougies de H’anoucca qui est une grande réponse à la question que tu ne poses pas mais qui se lit entre tes lignes. Peut-être une prochaine fois avec l’aide d’Hachem et s’Il nous prête vie. En attendant, j’espère que ces mots t’aideront et que tout au moins ils ne te laisseront pas indifférent.

Bon et joyeux Shabbat,

Fraternellement.

Source: Feuillet «  les  yeux vers le ciel » Pour vous inscrire: breslevfrance@gmail.com

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